Directeur Rafael Manuel de ‘Filipiñana’ sur la satire des classes dans les parcours de golf à Berlin

Une ouverture provocante #

Le film Filipiñana de Rafael Manuel s’ouvre sur une provocation habilement déguisée en sérénité. Les premières images du film — des fairways luxuriants, des rituels de golf ordonnés, des corps se mouvant dans un monde de loisirs soigneusement entretenu — projettent un calme utopique et enivrant. Mais plus on s’attarde sur le premier long-métrage de Manuel, plus il devient clair que ce paysage apaisant, inducteur d’ASMR, repose sur la brutalité.

Un plongeon dans les réalités cachées #

Présenté en première européenne au Festival international du film de Berlin cette semaine, où les gestes politiques sont de mise, Filipiñana énonce son message audacieux subtilement, avec une assurance formaliste qui s’accumule progressivement, tirant parti du cadrage, du design sonore, d’une palette de couleurs vives et d’une chorégraphie à la Busby Berkeley pour créer un sentiment d’immobilité troublant qui se révèle lentement comme une complicité.

Se déroulant presque entièrement dans un club de campagne huppé à l’extérieur de Manille, Filipiñana suit Isabel, une « fille de tee » de 17 ans récemment arrivée du nord rural. Son travail — un véritable emploi aux Philippines — consiste à s’asseoir aux pieds d’hommes riches toute la journée et à placer des balles de golf entre leurs jambes pendant qu’ils s’entraînent à frapper. Nouvelle dans son travail, elle déambule dans les terrains impeccables, observant les luxe exotiques et les membres du club. Mais quelque chose pourrit sous ces fairways immaculés, comme Isabel le découvre lorsqu’elle tente de rendre un club de golf égaré à son directeur patriarcal, le Dr Palanca. Manuel transforme progressivement cette tâche en une descente, menant Isabel plus profondément dans les salles cachées du club et, en parallèle, dans le passé sombre des Philippines ainsi que dans des souvenirs personnels qu’elle a longtemps réprimés.

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Explorer les structures de pouvoir #

Manuel trace les origines du projet à une seule image qui s’est logée dans son esprit des années avant que le film ne prenne forme. Alors qu’il était encore à l’école de cinéma, il est devenu obsédé par le monde des terrains de golf philippins — des espaces qu’il décrit comme à la fois « absurdes » et révélateurs des structures de pouvoir brutales du pays.

Selon lui, les terrains de golf sont des terrains historiquement chargés plutôt que de simples lieux de jeu. Aux Philippines, le jeu est arrivé avec la présence militaire coloniale américaine, et lorsque les bases ont été évacuées, le contrôle des enclaves est passé sans heurts à l’élite locale dirigeante.

« Ce sont des espaces très riches pour explorer les nombreux problèmes qui rongent mon pays, enracinés dans des structures sociales très déséquilibrées », dit-il.

Manuel a intégré ces déséquilibres dans la forme de Filipiñana en filmant avec un ratio d’aspect 4:3, un choix quelque peu particulier compte tenu de l’expansion horizontale de son cadre de golf.

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« Ce que nous avons perdu en largeur, nous l’avons gagné en verticalité », dit-il. « La verticalité étant un outil naturel pour exprimer les relations de pouvoir — mettre les travailleurs du club de golf bas dans le cadre et les membres plus haut. » Le langage visuel tout au long du film, bien que souvent exceptionnellement beau, n’est jamais simplement décoratif, précise-t-il.

« Ce n’est pas juste du style », explique Manuel. « Nous n’essayons pas simplement de rendre tout beau. C’est vraiment lié aux thèmes. »

Le mélange subtil de beauté et de brutalité est également apparent dans le design sonore du film. Le bruit des clubs de golf frappant les balles revient constamment dans Filipiñana, amplifié jusqu’à ressembler à un coup de feu. Dans une séquence précoce déterminante, Isabel est assise à proximité du point de contact alors que les hommes s’entraînent à frapper. Sa peur, viscérale pour le spectateur, est ensuite atténuée par une certaine reassurance pragmatique de la part d’une collègue : si tu es frappée, ce n’est pas si grave — le golfeur se sentira coupable et donnera plus, dit-elle.

Pour Manuel, l’univers moral du terrain de golf — tout comme le jeu lui-même — fonctionne comme une métaphore sous-jacente des cycles de stagnation politique des Philippines. Le golf, note-t-il, est un jeu d’inaction — de minimisation des coups et des mouvements, de réussite en faisant le moins possible. Cette logique, suggère-t-il, s’étend bien au-delà du parcours à la manière dont les élites philippines considèrent leur gestion économique et politique du pays.

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« Pour moi, cela représente un mal-être qui ronge mon pays — nous avons une mémoire collective courte, représentée par le fait que moins de 40 ans après l’éviction de la famille Marcos, ils sont de nouveau au pouvoir », dit Manuel. « L’inaction vient à refléter quelque chose de plus profond dans l’histoire en termes de violence sous-jacente — l’inaction en cours devient une sorte de complicité. »

Ce réflexe se manifeste également dans le temps suspendu du monde de Filipiñana. Manuel et son designer de production ont délibérément obscurci les marqueurs temporels, créant une esthétique de « futurisme nostalgique », avec des motifs visuels tirés librement des années 1950 et 1960. Le design des costumes et l’apparence du club de golf semblent simultanément rétro et intemporels. « Cela pourrait se passer maintenant, il y a 50 ans, ou dans 50 ans », dit Manuel.

Manuel rejette le langage du post-colonialisme souvent appliqué à la société philippine. « Cela n’a pas de sens », argumente-t-il, « car nous vivons toujours très clairement dans une réalité coloniale. » En refusant de ancrer Filipiñana à un moment spécifique, il suggère que les structures régissant la vie d’Isabel ne sont pas des résidus historiques mais des conditions en cours.

Le parcours d’Isabel à travers le film est moins une narration de mouvement vers l’avant qu’un chemin vers la conscience politique, où l’acte de se souvenir clairement est la condition préalable à la révolution ou à la réforme. Alors qu’elle en apprend davantage sur les sous-courants du club — et sur le Dr Palanca, une figure qui commande initialement son admiration — des souvenirs de son passé dans le rural Ilocos ressurgissent, la forçant à confronter son amnésie personnelle et collective.

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Manuel ajoute : « En fin de compte, c’est vraiment un film sur l’âge adulte, où grandir a beaucoup à voir avec le tournement vers l’intérieur — où l’éveil est le premier pas pour inspirer l’action. »

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